Interview intégral de
Rodolphe Burger 27/052005

 

Festival "C'est dans la vallée"

Du 26 au 29 mai 2005

 

 

Flashback. En 1998, tu participes, aux côtés de Arno, Noir Désir, Stéphane Eicher, M, ...à une compile en hommage à Jacques Brel : " Aux suivants ". Comment as-tu été contacté ?
C'est Barclay qui m'avait contacté, c'est eux qui possèdent le catalogue Brel. J'ai beaucoup hésité. J'avoue que Brel n'était pas tellement dans mes références. C'est évidemment quelqu'un que j'admirais. J'ai des souvenirs qui remontent notamment à mon enfance, de quelqu'un qui crevait l'écran. Mais, musicalement, je n'imaginais pas l'interpréter. Je n'arrivais pas à me projeter. J'ai écouté l'intégrale, tout écouté attentivement, notamment les textes. Je n'étais pas plus avancé parce que vraiment j'avais du mal à trouver une chanson que je pourrais reprendre. Sachant que quand je reprends quelque chose, en général, j'essaie de le déplacer beaucoup, de me l'approprier, de le mixer avec mon propre univers sonore. Et voilà, cette chanson, Marieke, m'a interpellé par son texte et il y avait le flamand. Ca a dû résonner un peu comme l'alsacien...

Marieke est l'une des rares chansons bilingues (la seule ?) de Brel, moitié en flamand, moitié en français, ce qui donne une tonalité assez mystérieuse.
Oui, c'est vrai. C'est vraiment ça qui m'a intéressé.

D'une certaine manière, Marieke porte un peu le germe de Welche, d'Hotel Robinson et Before Bach ?
Le germe peut être pas, mais c'est vrai que ça résonnait avec ça. Je proviens d'une région marquée, un peu comme la Belgique, par une césure linguistique. Un rapport aux langues un peu complexe historiquement. A ça s'ajoute en effet le Welche pour compliquer un peu la situation linguistique.Un patois roman en terre germanique. C'est quelque chose qui m'intéresse en général et donc j'avais envie d'esquisser, d'essayer de chanter en flamand. Pas l'intégralité, mais en points de suspension.C'est pas une langue qui est si difficile que ça à prononcer par rapport à l'alsacien.
Musicalement, ce qui me frappait, c'est que souvent chez Brel, il y a un côté extrêmement noir, sombre. Avec des textes presque occultés par la musique. Une sorte de contradiction entre le côté sombre des paroles et le côté valse, presque enjoué, musicalement. Et je pense, pour en venir tout de suite au sujet de la censure, c'est un peu ça qui est à l'origine de la réaction de la famille.

Justement, à propos de cette censure, France Brel, a-t-elle donné une explication claire ? Mano Solo a connu pareille mésaventure avec " Je ne sais pas " sans motifs apparents...
Pour Marieke, j'étais très surpris. Je m'en étais inquiété auprès de Barclay, qui m'avait proposé des choses très interprétatives. Ma version avait été validée par Barclay. Ils l'avaient trouvé formidable jusqu'au mastering. Et c'est à ce moment-là que j'apprends qu'il y avait un veto, sans aucune explication. Je pense que ce qui a heurté, c'est que tout d'un coup, France Brel a entendu ce qu'il y avait dans le texte. Evidemment, c'est quelque chose que, moi, je soulignais. J'en ai fait quelque chose de très lourd, très lent... très blues. La chanson Marieke est davantage un blues qu'une valse.
Faut dire que ça se termine quand même avec " Tous les étangs m'ouvrent les bras de Bruges à Gand... ", une perspective clairement suicidaire.

Marieke est une chanson de lieux. Lieux citadins, villes et tours et lieux naturels, mer, plat pays... La notion de lieu sert de lien entre tes derniers albums depuis le Live à la Chapelle en 2001. En effet, chaque cd est illustré par une carte géographique réelle, revue et corrigée ou imaginaire comme sur l'album de Jeanne... Pour toi, l'attachement au lieu est-il une nécessité ?
Oui, c'est très essentiel, mais pas dans le sens d'un enracinement. Evidemment, ce que je propose musicalement a très peu à voir avec le terroir local. Et, pourtant, je suis très inscrit ici. Malgré tout ce que j'ai pu penser en quittant cette vallée. Il y a une provenance. C'est la même expérience que peut faire Christophe Meyer, artiste-peintre en résidence, qui mesure à quel point ce lieu l'a marqué, et de multiples manières. C'est un peu contradictoire, mais c'est indiscutable. C'est très fort.

Malgré l'adversité...
Tout à fait. C'est à la fois une empreinte très négative, difficile... En même temps, ce lieu a été un fantastique chaudron. Parce que c'est un espace urbain malgré tout, complètement enclavé dans une espèce de cul-de-sac géographique, mais avec une vraie structure urbaine. Il y avait un lycée, un théâtre qui date d'une époque antérieure... On a vécu exactement le déclin de ça, la crise industrielle du textile des années 60-70... En même temps, on était dans l'euphorie  des années 70. On était des soixante-huitards, on se permettait toutes sortes de choses. On faisait du rock, de la peinture. On se prenait pour de petits artistes, on faisait de la politique. On était dans cette espèce d'effervescence dans un endroit qui vivait ce déclin. Et ce déclin, en même temps, nous permettait de faire des choses. On investissait les lieux, des salles de ciné, des usines désaffectées. Nos actions s'inscrivaient dans un espace urbain et nous n'étions pas du tout des ploucs largués dans un village perdu. On se sentait vraiment dans une petite ville. Il y avait un internat en plus qui accueillait un peu tous les canards boîteux de l'académie de Strasbourg. Alors, ils étaient envoyés ici à Ste Marie. Et, en fait, il y avait plein de gens intéressants là-dedans, notamment dans la musique. Certains fuguaient et partaient en stop pour aller voir des festivals en Angleterre, ramener des 45 T. On n'était pas du tout déconnectés.

En fin de compte, qu'est-ce qu'elle est devenue Marieke ?
Cette version, elle est jamais sortie...

Tu pourrais la jouer lors d'un concert ?
J'avoue que je ne me suis pas posé la question Je ne sais pas si ça comporterait des risques par rapport aux droits. Mais ce qui est incroyable, c'est que je n'ai pas fait une version sulfureuse. C'est fou. C'était un truc de studio. Je l'ai travaillé avec Doctor L et un contrebassiste. Je me souviens très bien de l'enregistrement. C'était très intense. On a fait ça en une nuit. Voilà. Ca fait un certain temps que je ne l'ai pas écouté. Evidemment, je l'ai un peu oubliée... Mais, à l'époque, j'étais déconcerté.

1998 a aussi été l'année de Meteor Show.
Tout à fait. D'ailleurs, Marieke a été fait dans l'axe de Meteor Show du point de vue du son. Il y a des samples, ça ressemble beaucoup...

Avais-tu été contacté par d'autres musiciens de la compil ?
Pas du tout.

Et Alain Bashung, interprète d'une étonnante version du " Tango funèbre " ?
Alain, si. Je savais qu'il participait à la compil. Sinon, je n'ai eu aucun contact avec les autres.

Et avec Mano, qui a connu le même sort que toi ?
Pour Mano Solo, je ne connais pas du tout sa version, même si j'avais appris qu'il avait aussi été victime de la censure.

Mano Solo et Rodolphe Burger. Vous évoluez dans 2 univers musicaux très différents. Vos motivations d'artiste ne sont pas du tout les mêmes, et c'est tant mieux. Pourtant, lorsque vous vous engagez politiquement, vous êtes tout d'un coup sur la même longueur d'ondes. Sur " Frères Misère ", l'album le plus rock de Mano sorti en 1996, on peut écouter ces paroles : " Il ne suffit pas de s'offusquer lorsqu'on tue un étranger, de dire que la France a la merde au cul, qu'à Orange, Toulon, ça pue ". Des paroles qui font écho à " Au pays des faux-culs, n'a qu'un œil a fait mouche " (Egal Zéro - 1997). Des paroles qui se ressemblent à un point tel qu'on a l'impression que c'est la même personne qui les a écrites !
Exactement ! On était quelques uns à avoir la moutarde qui nous est montée au nez. Egal Zéro a été fait juste après Vitrolles, la montée du FN... Bien évidemment, on sentait venir la situation politique, le pourrissement de cette situation que l'on connaît toujours encore aujourd'hui...

Si, aujourd'hui rien n'a vraiment changé, à quoi sert une chanson politique ?
Vaste question. Servir... dans la mesure où elle console, qu'elle exprime quelque chose...Une chanson politique a juste une fonction d'expression. Je suis très étonné de l'impact qu'a eu Egal Zéro. Au départ, elle était prévue pour servir de tract sonore tiré à 1000 ex et distribuée lors de la manifestation anti-FN à Strasbourg. Et puis, en fait, Egal Zéro a été extrêmement diffusé, a circulé beaucoup. Là, récemment, je l'ai rechanté. En fait, je ne l'avais jamais chanté en live. J'ai éliminé ceux qui ne sont plus en place (Tibéri, Toubon, Debré...), mais 80% du texte est resté d'actualité. On a fait une version au théâtre de Cavaillon, ville également menacée puisque le FN a fait 40%. Une version assez énergique en compagnie d'un slammeur qui s'appelle Dgiz.

J'ai fait écouter Egal Zéro à mon fils, qui est fan de rap. Il est étonné que tu parles plus que tu ne martèles, comme c'est fréquent dans le rap...
Je ne suis pas rappeur. Je voulais délibérément emprunter la forme hip hop. Justement, je voulais faire le rap que les rappeurs ne faisaient pas. A cette époque-là, je ne comprenais pas pourquoi les rappeurs continuent à nous parler de trucs usés, de clichés, de représentations en provenance d'Amérique, complètement déconnectés de la réalité. Alors que le rap au départ a la fonction de mettre les points sur les " i ", d'une certaine prise de risque. Je ne me suis pas du tout pris pour un rappeur. Evidemment, je l'ai fait à ma manière. Je sais pas... c'est un peu comme la façon dont Gainsbourg faisait du reggae. Ca a été une très belle expérience. Ca nous a scellé, Doctor L et moi. On a fait ça ensemble, en une nuit, comme d'habitude. J'arrive avec ma guitare et on commence...

Nous sommes le 27 mai, 2 jours avant le référendum sur la constitution, après des semaines de débats houleux... Quel est ton sentiment ?
Pfff... C'est un symptôme d'une espèce de pourrissement, de déclin du politique, qui fait que les choses ressortent à un moment, mais sous une forme extrêmement confuse. Si la question est seulement celle du traité, bon, on peut penser que c'est un millimètre de progrès ou pas. Au fond, j'ai l'impression qu'il s'agit d'autre chose. Evidemment, la montée en puissance du non signifie autre chose. Ca signifie une espèce de bras d'honneur à tout un système, à toute une manière de prendre les gens pour des cons. On les met devant le fait accompli. On leur demande d'être simplement une chambre d'enregistrement d'un projet qui a été concocté en dehors d'eux. C'est tout sauf un processus démocratique de constitution. Après, voter oui ou non, c'est une autre question. Malheureusement, je ne pense pas que voter non soit d'une efficacité politique extrême.

Mano dit ne pas lire, mais a écrit un recueil de poèmes, un roman et la quasi-totalité de ses chansons. Toi, par contre, tu as beaucoup lu, mais ne rédige pas les textes de tes chansons. Tu préfères faire appel à des amis écrivains. L'écriture ne t'a jamais tenté ?
Il m'est arrivé d'écrire, dans un tout autre registre que celui de la chanson. Des choses à l'époque où je faisais de la philosophie. Mais quand je travaille dans un contexte musical, je me sens en position de connecteur. J'ai besoin d'articuler des éléments du côté des textes. C'est vrai que j'ai la chance de connaître quelques écrivains, des amis, avec qui j'ai énormément travaillé. J'ai une relation avec eux qui me permet de pouvoir les solliciter comme je solliciterais un guitariste. Voilà, chacun sa spécialité. Je ne fais pas de la musique pour exprimer mes opinions et mes sentiments. C'est autre chose. J'essaie de mixer et, pour moi, le texte fait partie du mix général. Au départ, c'est des textes littéraires qui, au final, sont détournées pour disparaître partiellement dans la musique...
Le but n'est pas du tout de faire de la littérature... et c'est là le grand malentendu de Kat Onoma. C'est vraiment une ânerie de croire que Kat Onoma est un groupe littéraire. C'est tout, sauf ça. Au bout du compte, il s'agit vraiment de faire des chansons avec la fluidité qu'on attend d'une chanson. Et je suis content quand j'arrive à faire quelque chose qui fonctionne. D'arriver comme ça à mettre des choses en " contrebande ". La musique est un espace de liberté où l'on peut essayer de marier la carpe et le lapin, trouver des choses inhabituelles. Avec Cheval-Mouvement, on prend le texte, on se demande qu'est-ce que c'est que ça ? Dans ma provenance musicale, je ne suis pas du tout dans les codes, le registre de la chanson française. C'est ce qui m'a notamment plu dans le rock, c'est que justement je ne comprenais pas les paroles. Ou à peine. Mais surtout que j'avais la sensation que le texte n'était dans une position de surplomb. Le texte est un élément qui peut avoir son importance, mais pas une importance prépondérante. Chez Dylan ou Lou Reed, on peut percevoir des intentions à travers une chanson, qui vont très au-delà de ce qui est dit. On a l'impression de comprendre de quoi il s'agit même si on n'est pas anglophone. En fait, c'est cette sensation-là qui m'intéresse. D'essayer de la reproduire, ce qui n'est simple, surtout en français. Quand on chante en français, on est tout de suite dans cette espace de repérage " chanson française " où le texte est mis très en avant et où la musique est presque illustrative. L'une des choses que j'admire le plus chez Bashung, pionnier de ça, c'est évidemment de réussir à mettre les deux choses au même niveau. Il a fait monter le niveau musical très fortement.

Mano, lorsqu'il joue de la guitare sur scène, il semble en être encombré. Chez toi, il est inimaginable de te voir sur scène sans guitare ou clavier...
C'est vrai. Ca m'est jamais arrivé de chanter sans instrument.

La guitare, c'est ta deuxième paire de cordes vocales ?
C'est exactement ça. Le chant pur ne m'intéresse pas. Je ne chante pas dans ma salle de bains. Je ne sens pas chanteur. Le chant ne fonctionne pour moi que dans un contexte. Avec ma guitare au moins, sinon plus, une sono... C'est l'ensemble qui compte. La voix n'est possible pour moi que dans ce contexte. Je ne pourrais pas chanter a capella.

Même pas Marieke ?
Même pas Marieke (rires). Je pense que c'est vraiment une toute autre approche. Toute la musique (j'allais dire) que j'aime... elle vient du blues (sourires). Ce qui me plait beaucoup chez les bluesman, chez Howlin Wolf, par exemple, c'est extraordinaire comment la voix et le son de la guitare deviennent indissociables. C'est un chanteur-guitariste. Il travaille à la fois la voix et la musique et c'est ça qui me passionne. La guitare se met à parler, Howlin Wolf se met à crier, à saturation. C'est comme une expression. Et puis, à l'inverse, la voix se transforme pour ressembler à la guitare. Ils sont en permanence dans une sorte d'aller-retour entre l'instrument et la voix, de dialogue. Y a ça dans les pays africains, chez les troubadours... Une espèce de discussion. L'un lance le truc, l'autre répond. Je travaille ainsi avec James Blood Ulmer ou Erik Marchand. Et on peut élargir ça à tout un groupe. Si j'ai multiplié les collaborations, c'est parce que j'adore ce rapport-là.

A l'époque de Kat Onoma, tu étais le leader. Parallèlement, tu mènes une carrière solo et curieusement, tu ne te mets pas forcément plus en avant, au contraire. Tu restes parfois dans l'ombre comme avec Jeanne Balibar...
Oui, c'est le cas avec Jeanne. Je me suis vraiment mis à son service pour lui produire son disque. Mais c'est pas le cas pour les autres collaborations.

Développer ta notoriété personnelle semble secondaire. Tu préféres vivre de nouvelles rencontres, de confronter ton rock à la musique bretonne traditionnelle, par exemple...

En même temps, ça vient pour nourrir mes propres projets. Je suis aussi à la recherche de quelque chose qui me concerne intellectuellement. Je tire quelque chose de toutes ces rencontres, expériences etc... Ma joie est aussi de proposer un concert comme, par exemple, celui à la Cité de la Musique à Paris où j'invite à la fois Olivier Cadiot, James Blood Ulmer ou Erik Marchand à Nanterre... On a tous des projets différents, et au bout du compte on tend vers une espèce d'unité. Et à travers tout ça, je cherche aussi quelque chose en ce qui me concerne. C'est vrai que les rapports ont changé au regard de l'aventure Kat Onoma. Chanter en solo, c'est pas du tout pour être seul. Mais seul face à un autre musicien. Pour partir à l'aventure, il faut être tout seul. C'est trop compliqué de le faire à 5. Un mixage aussi radical qu'avec Meteor Show aurait été impossible avec Kat Onoma. Supprimer des guitares, la batterie. Bien entendu, Kat Onoma reste une expérience unique, formidable, irremplaçable. Mais je n'imagine pas reformer un groupe comme Kat Onoma. Pour moi, c'est LE groupe. Il n'y en aura pas d'autres.

Le Meteor Band est un groupe en retrait par rapport à toi, ce qui n'enlève rien à leur qualité de musicien...
Oui, ils me suivent dans mes expériences, projets, mais ce n'est pas du tout des musiciens effacés. C'est de très bons musiciens. Simplement, ils sont prêts à tout pour me suivre, comme une espèce de commando. Même si au début, ils savent pas toujours où ils en sont, ils viennent avec. Ca, c'est formidable.

Propos recueillis par Babache. Vidéo Vincent - Photos Bernard.

 

 

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