Intégralité de l'interview de Frantz
Directeur du Théâtre Alsacien de Saverne -12 avril 2005 -Square Botzaris à Strasbourg 

 

Depuis plusieurs années, tu t'investis dans le théâtre, les revues satiriques et musicales en dialecte, en tant que comédien, chanteur, scénariste et directeur de théâtre... Ce retour à la langue de ton enfance, l'alsacien, c'est venu d'un coup, comme une révélation mystique ?
Oh, ce n'est pas venu d'un coup. Il y a eu au départ, dans les fameuses années seventies, une  réelle prise de conscience. C'est des années où se sont passées beaucoup de choses comme la lutte contre les centrales nucléaires, - j'ai participé un peu plus tard à des radios libres -, et le développement des langues minoritaires. La chanson alsacienne s'était mise en place à ce moment-là, avec René Egles, Roger Siffer, François Brumbt..., Cette langue, l'alsacien, était déjà en moi, tétée au sein de ma mère et je me suis dit que je pourrais faire quelque chose. J'ai alors décidé de m'en servir pour m'exprimer en tant qu'"artiste". Pas une révélation, mais plutôt une prise de conscience.

Cette redécouverte d'une langue minoritaire, menacée, ringardisée... n'est-ce pas un peu anachronique pour quelqu'un qui a été biberonné aux Stones, Neil Young ?
Ben non, ça n'a rien d'anachronique, bien au contraire. D'ailleurs, on se sert tous les jours de cette langue et puis, si on la mêle à la culture seventies, ça sonne très bien ! On peut prendre des chansons anglaises, on mets des paroles alsaciennes dessus, ça colle bien...
Tu connais notre disque : l'alsacien peut sonner rock, variété, comme ça peut sonner oumpapa. En fait, l'alsacien, c'est  la World Langue ! Et c'est pas sûr que les jeunes trouvent cette langue ringarde. Pour preuve, dans mes spectacles, il y a plein de gamins et ça les branche d'entendre des délires ou des hymnes en alsacien...

Défendre la langue alsacienne, c'est un peu défendre une cause perdue d'avance et risquer de faire le jeu des frileux, des nostalgiques d'un monde plus carré, des extrémistes...
On fait souvent cet amalgame. Tu veux faire référence à des thèmes comme " Land un Sproch " (pays et langue) ou " Heimat " (chez soi).  Il y a effectivement cet aspect, dont certains sont tentés de se servir, pour dire que l'Alsace est à nous et tous ceux qui ne sont pas de chez nous, dehors !
Mais je pense que ça reste marginal. C'est vrai que la région a massivement voté front national, comme d'autres régions françaises d'ailleurs, et qu'il y a sans doute quelque chose qui est lié, comme on dit, " S'Esch Ebbs de Bi " (il y a quelque chose en rapport), mais je pense que pratiquer le dialecte, pour la plupart des gens, traduit plus une ouverture, un enrichissement d'une langue supplémentaire, qu'un renfermement sur une période révolue.
Tu parles aussi de combat perdu d'avance par rapport à l'improbable survie de la langue et je suis assez d'accord avec quelqu'un comme Pierre Kretz, un avocat qui a écrit il y a quelques années un bouquin " La langue perdue des Alsaciens ". On est de la même génération et je pense comme lui qu'il faut arrêter de se lamenter sur son déclin et de ne pas se culpabiliser de ne pas avoir transmis cette langue à nos enfants. Je pense qu'il faut simplement vivre avec ce qu'il reste.
Faut pas oublier que ça fait quand même 60 ans que l'Alsace n'a plus été occupée, un record !
Alors, je n'hésite pas à proclamer haut et fort que si j'avais à choisir entre la paix définitive et ma langue natale, je choisirai bien évidemment la paix n'en déplaise à certains C'est un peu abrupt ce que je dis là, mais il faut dire que gamin, nos aînés nous reprochaient de ne pas avoir connu la guerre. Mais ça c'est pas typiquement alsacien. Le "Il leur faudrait une bonne guerre à ces jeunes" immortalisé par Cabu s'adresse à tous les Français. Moi, pour l'instant, j'essaie de faire vivre cette langue à travers le théâtre, la chanson et de la faire partager aussi à nos jeunes. Mais ils en feront ce qu'ils voudront, ils s'en serviront autrement et je crois que c'est pas la peine de se battre contre des moulins à vent. " Mer Sen d'Letschde ", notre génération est peut être la dernière à la parler couramment. De toute façon dans 50 ans tout le monde se promènera avec un masque à oxygène dans les rues des cités, alors  parler ne sera plus prioritaire mais bel et bien respirer et survivre !

Nous nous trouvons square Botzaris à Strasbourg, comme quoi Paris n'a pas le monopole de tout... Tu as vécu à Paris dans les années 80... Le Paris que t'as connu te rappelle-t-il le Paris que décrit Mano dans ses chansons ?
J'étais à Paris dans les années 80 j'ai habité Pigalle et j'ai beaucoup traîné du côté des Abbesses. Paris est en fait une ville qu'il faut découvrir à pied. Et dans le dernier album de Mano, comme d'ailleurs dans ses précédents, je sens fortement le piéton de Paris, le mec qui renifle tous les recoins. Je ne sais pas si Mano est un grand marcheur, mais je me sens une certaine familiarité avec lui.
Je me reconnais dans sa manière de décrire l'ambiance de certains quartiers. Lui, il est resté à Paris. Pas moi, j'ai eu besoin de retrouver l'Alsace. Ce qui ne m'empêche pas pour retourner régulièrement à Paris, mais pas pour y vivre. Au début des années 90, j'ai été marqué par son premier album qui, avec les Nuits Fauves de Cyrille Collard sortis à la même époque, traitaient de la maladie, de la peur de la mort et de l'urgence de vivre pleinement. C'était un grand tournant qui balayait l'insouciance de la vie née dans les seventies.
Par la suite, j'ai un peu moins suivi ce qu'il faisait jusqu'à la redécouverte récente de ses nouvelles chansons avec les "Animals".

Justement, venons aux "Animals", l'album de Mano sorti en 2004.
D'abord j'ai adoré la pochette, elle est vraiment très belle, très particulière. Les dessins sont bien aussi. Je l'ai écouté sans a priori et il y a 2 chansons qui m'ont vraiment plu. Il y a d'abord "Du vent", principalement pour les paroles. C'est vraiment le genre de chanson que je cherche, avec des paroles signifiantes, révolutionnaires, par rapport à ce qui ce passe à l'heure actuelle : l'écrasement des petits depuis que la droite est au pouvoir. Et puis la mélodie est super bien, c'est vachement entraînant. L'autre chanson que j'ai adoré, c'est "Rue Botzaris". Ca m'a beaucoup rappelé mes promenades à Paris et les coins que j'adore. Le parc des Buttes Chaumont qui n'est pas loin et même un peu plus bas sur les voies ferrées, où j'ai pas mal zôné. J'ai beaucoup aimé ça. Le reste, j'ai un peu moins aimé dans la mesure où je suis plutôt rock ou folk, alors que l'album de Mano est assez world music. Mais j'ai découvert cet album trop récemment et j'ai pas pu l'écouter suffisamment. En tout cas, fais-nous encore plein de chansons comme "Du Vent", Mano.

Tu es un grand passionné de Rimbaud, dont tu as traduit en alsacien l'une de ses œuvres majeures, " Le dormeur du val ". Tu es fasciné autant par son œuvre littéraire que par sa rage de vivre. Y a-t-il du Rimbaud en Mano ?
Rimbaud était un grand visionnaire. C'est un mythe littéraire qui intéresse beaucoup de gens. Pour moi, c'est vraiment mon étoile. Certainement le plus grand génie qu'on n'ai jamais eu dans la langue française. D'ailleurs pour preuve, c'est que personne comprend vraiment ce qu'il écrit ! C'est une écriture libre où chacun interprète quelque chose d'autre. J'ai lu au moins 10 000 pages sur Rimbaud. Je suis passionné par cette espèce de vie de météore. Je retrouve un peu ça chez Mano, et comme lui, Rimbaud a eu deux époques très distinctes. Une première époque dominée par son mal de vivre et sa quête de beauté et puis il a fait autre chose. Il est parti en voyage, il a fait du commerce. Il a décidé que c'était beaucoup mieux au soleil. On peut un peu faire le parallèle avec le Mano des années 90, où il a crié sa rage, son sentiment d'injustice. Je pense qu'il a donné tout ce qu'il pouvait et je préfère cette période-là. Maintenant il fait autre chose,. Il a voulu devenir un vrai musicien. En fait, il est passé de crieur à chanteur et je respecte ce qu'il fait maintenant. Et puis, ils sont tous les deux très beaux (Arthur et Mano).

vidéo de Frantz interprétant le "Dormeur du val" d'Arthure Rimbaud en Alsacien

Mano a été un ado turbulent, révolté, un " wackes " (voyou)... Tu travailles à un grand projet théâtral ayant comme point central justement les "Wackes". La révolte est-elle essentielle ?
Effectivement, on est en train de monter une pièce qui devrait être jouée en 2006 et qui parle d'une anecdote qui a eu lieu à Saverne, mon patelin. L'histoire remonte à 1913, sous l'occupation allemande et relate la révolte d'une partie de la population contre son oppresseur. C'était un petit truc mais qui allait très loin. D'ailleurs, on peut facilement faire un parallèle avec Mano. Je pense en particulier avec ses démêlés avec la presse, Libé en particulier. Lorsque l'on vit une situation d'injustice, c'est important de réagir fort. Dans la pièce, l'occupant allemand traite les Savernois de Wackes et leur dit à un moment donné qu'il faut chier sur le drapeau français. Grosse provocation ! S'ensuit actions et réactions... A partir de là, je comprend bien l'action de Mano par rapport à cet article litigieux d'un journaliste. Ce texte l'a profondément marqué. Faut se révolter. Faut pas se laisser faire !

Tu veux parler du "plutôt crever" qui ponctue la tournée actuelle de Mano, où il invite ses fans à crier " Plutôt crever que d'acheter Libé ". Si tu étais dans la salle, quelle serait ta réaction ?
J'ai un problème, je suis lecteur de Libé. Enfin non, c'est pas un problème... Quand on est victime d'une injustice, il faut réagir fortement. Mano, en tant que chanteur, a un pouvoir de rassembler des foules. C'est compréhensible qu'il s'en serve pour marquer le coup. Il a raison de réagir comme ça. Par contre, si j'étais dans la foule, je ne crierai pas avec. En fait, je déteste être dans une foule, je vais pas dans les stades, j'évite d'aller dans les festivals. Il y a plein de chiens sur sa pochette et il ne faut que les chiens hurlent ensemble. Mais sur la démarche, je comprend qu'il réagisse ainsi.

Quelle est ta position par rapport à la liberté de la presse ? Indispensable ou dangereuse ?
Ah, c'est un vaste sujet... J'ai, moi aussi, souvent affaire avec la presse locale pour mes spectacles. La presse se doit d'être libre, mais c'est aussi un pouvoir Avec la presse, faut faire attention de ne pas se faire manipuler.  J'aime pas trop ça. Je préfère écrire. Je pense qu'il faut se méfier. Mais la presse est aussi très importante. Le spectacle que tu as vu... la moitié des spectateurs ne seraient pas venus s'il n'avaient été informés par la presse.

Mano fête ses 42 ans 2 jours après le Festival des Artefacts. Que lui souhaites-tu ?
Mano, salut Mano Solo ! Je te souhaite un super anniversaire. Continue d'être ce que tu es. Ce que je pourrais te souhaiter ? Moi, j'aimerai bien que tu fasse de la politique. T'as peut être pas très envie. Mais on a besoin de mecs qui crient comme toi et je pense qu'il faut t'allier à d'autres comme toi pour créer un troisième pouvoir et montrer à Sélières et tous ces connards qu'on se laisse pas faire. Je t'embrasse. Et comme dit, plutôt crever en alsacien " Ender Verrecke ! "PLUTOT CREVER QUE DE SE LAISSER ENTUBER PAR LA DROITE

Interview Babache - Vidéo Michcat - Photos Francis Thomas

 

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