Intégralité de l'interview de Roger Siffer
Patron de la Choucrouterie (entr’autres) 5 avril 2005 - Chouc bureau du patron - Strasbourg 

 Chanteur régionaliste, homme de radio, directeur de Festival " World music ", poète, cabarettiste, restaurateur, découvreur de talents, directeur de théâtre, comédien...Le matin lorsque tu te rases, tu vois qui ?
C'est vrai, j'ai plein de casquettes, mais surtout une chance extraordinaire : je ne me rase jamais, donc j'ai pas ce problème-là. Quand on me demande de me définir, je dis saltimbanque. C'est un mot que j'aime bien, et ça fait pas trop sérieux.

Tiens, je ne l'avais pas dans ma liste...
Saltimbanque n'est pas un métier, c'est un état d'esprit.

Avoir plein de casquettes, c'est un peu un cumul de mandats, non ? Que laisses-tu aux autres ?
Le cumul de mandats artistiques c'est pas comme le cumul de mandats politiques, même si le nerf de la guerre est le même. En politique, c'est pour cumuler du pouvoir et du fric. Pour pouvoir vivre de l'art, c'est parce qu'une seule casquette ne suffit pas à bouffer, tout simplement. Comme chanteur je ne pourrais pas vivre, comme directeur de théâtre je ne pourrais pas vivre, comme restaurateur etc... donc, je fais chanteur, directeur de théâtre etc....
Comme j'ai mauvaise conscience en bon catholique, j'ai toujours reversé l'argent gagné pour produire d'autres gens en perdant des fortunes souvent, en en gagnant parfois. Ma mécanique, c'est pas le fric, je m'en fous. J'ai de la chance, j'ai une vie extraordinaire. J'ai jamais manqué d'argent, mais je ne fais rien pour. Ce que je ne veux pas, c'est de ne pas en avoir. J'ai vécu d'une façon très pauvre dans ma jeunesse. Mes parents n'avaient pas de sou du tout et chaque centime était économisé. Il fallait noter dans un cahier le prix du beurre, le prix du lait. J'en ai pas mal souffert.

Hop, un peu d'histoire pour les jeunes d'aujourd'hui. Petit flash-back dans le début des années 70. Dans le bordel post-soixante-huitard, les cultures régionalistes s'émancipent. Alan Stivell le breton, Joan Pau Verdier l'occitan, Roger Siffler l'alsacien...  Tu t'en souviens ?
Disons plutôt Marty que Verdier pour l'occitan. Joan Pau avait des soucis avec Libé. A l'époque, Libé avait titré en double page : "JP Verdier chanteur engagé... par Philips". Les autres chanteurs occitans étaient tous dans la maison de disques indépendante de Marty. Verdier ayant lui accepté en bon anar de travailler pour une multinationale, Libé l'avait assassiné

Quel est ton souvenir le plus fou de cette époque ?
Je suis pas nostalgique du tout. J'ai pas de mémoire pour ça, je ne connais pas la date de naissance de mes enfants, ni celle de ma femme, ni celle de ma mère. J'ai eu deux gros chocs à cette époque-là, des choses énormes. On a fait la fête de l'Huma et on était sur la grande scène. C'était monstrueux comme technologie ! Il y avait 60 000 spectateurs qui y étaient là, pas pour nous, mais pour Peter Gabriel qui passait derrière. Il y avait Joan Pau Verdier, moi et Stivell devant ce public gigantesque. J'ai essayé de faire " schonkle " (danser) ces 60 000 spectateurs d'avant en arrière et de gauche à droite, c'était comme une mer, c'était absolument extraordinaire .
Un autre choc, c'était la fête de Libé. A l'époque, Libé avait de gros problèmes d'argent et avait organisé une grande fête à la Villette dans les Abattoirs, aujourd'hui détruits. Il y avait aussi 20 ou 30 000 spectateurs et j'avais eu les honneurs de Libé parce que j'avais fait danser tout le monde. J'ai aussi rencontré des personnes comme Moustaki, Higelin, qui me sont restés attachés.

Est-ce que tu revois les personnes rencontrées à cette époque ?
Je me souviens de Marc Legras qui avait un des premiers papiers que j'avais eu. C'était pour Chorus ou France Musique. Il figure sur une photo reproduite dans mon livre " Morceaux choisis " aux côtés de Cabu. Marc Legras était venu me voir avec Sissa son ami à Strasbourg, ensuite j'ai habité longtemps chez lui à Paris. Il est devenu réalisateur pour France 2, écrit pour Chorus, fait des chansons... Je l'ai revu 20 ans après et rien n'avait changé, à part la grisaille des cheveux. Au niveau de la droiture, des idées, on est resté exactement pareil. C'est pareil avec Moustaki ou Stivell. J'ai aussi revu Servat. Ce qui reste, c'est la philosophie de la droiture humaine. C'est ça qui est important.

C'est aussi à cette époque psychédélique que tu croises le papa et la maman de Mano. Est-ce que tu te souviens de la première rencontre ?
Comme dit, je suis pas bon pour les archives, j'ai même plus les bandes originales de mes disques. Mais je crois que c'était au TNS à Strasbourg... L'écrivain fou génial, René Ehni avait fait une pièce  "L'Amie Rose" avec une comédienne allemande très connue. Une pièce de théâtre magique, où il y avait deux ambiances. Une ambiance de conscrit et une ambiance de théâtre plus classique. Il avait refait plus tard, sur le même principe, la pièce Jocaste à Paris. En tout cas, pour Strasbourg, il m'avait demandé de faire les musiques des conscrits. Comme Ehni était très connu à Paris, car il avait un peu prédit Mai 68 avec la pièce "Que ferez-vous en novembre", il avait invité beaucoup de presse parisienne. Il y avait Le Monde. C'est d'ailleurs la seule fois que j'ai eu une critique dans Le Monde. Il a fait venir Cabu et sa femme Isabelle, qui écrivait à La Gueule Ouverte. C'est comme ça que je les ai rencontrés. C'était d'ailleurs une des choses les plus drôles que j'ai connu ! Cabu était arrivé Place de la République, dans les jardins en face du TNS. Il y avait des jeunes filles, - des minettes - qui lui ont demandé un autographe. Il était tout fier ! Faut dire qu'à l'époque, Cabu portait des lunettes rondes et une barbe. Lorsqu'il a donné son autographe, les filles ont dit : "Comment ? Vous n'êtes pas Roger Siffer ? Alors, ça ne nous intéresse pas !"

Il ne savait pas encore qui était Roger Siffer et commençait à être une star. En tout cas, ça l'a beaucoup fait marrer. Après, on s'est revu plusieurs fois. J'avais fait une rentrée au Palais des Fêtes devant 1500 personnes et là, il avait réalisé une bande dessinée parue dans La Gueule Ouverte, en 1974. Je l'ai revu plusieurs fois, notamment en 1997, à la grande marche contre Le Pen. Il y avait aussi Maxime Le Forestier, Wolinsky... Pour plagier Brassens, je dirais qu'en coup de trafalgar, si j'avais une grosse merde, Cabu ferait partie de ceux sur qui je pourrais toujours compter. Même si on se voit pas durant 20 ans. Et je suis persuadé que jamais un Maxime ou un Cabu risque de voter un jour FN..

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Avais-tu rencontré Mano petit garçon ?
Non, je ne crois pas. J'ai vu Isabelle et Cabu plusieurs fois... en fait, on avait certaines tendresses communes. Y'a un type que j'adorais et que Cabu adorait aussi, il s'appelait Mouna. J'ai connu Mouna en 67. J'avais pas de fric et je suis parti en stop. A l'époque, je vivais avec 1 franc par jour. Je faisais la manche et y avait un type qui s'appelait Mouna. Il avait tout plaqué et avait inventé le "Mounastère", on buvait de la " limounade ", il avait un " mouna " à café... C'était un non-violent, un type complètement déjanté qui prêchait, faisait des discours, mais rigolo. Il avait une épingle de sûreté dans sa barbe qu'il prenait en faisant semblant d'avoir un micro, et ce Mouna, qui s'appelait Dupont de son vrai nom. Ancien restaurateur, il possédait un champ, je ne sais pas comment, du côté de Juan les Pins et il permettait à tous les zonards d'y dormir.

Mouna, c'était aussi une grande figure de Beaubourg, un des personnages les plus populaires. Il jetait des grains de blé sur les gens en disant "Prenez-en de la graine "... Il avait un discours pacifiste, c'était un vrai communard, un mec vraiment très généreux. Il jouait de l'orgue de barbarie et chantait. C'était un personnage magique, merveilleux et je sais que Cabu avait beaucoup d'amitié pour lui. Donc, on s'est souvent retrouvés avec Cabu et Mouna.

Revenons à l'actualité de Mano. Il a sorti en 2004 un nouvel album intitulé "Les Animals". T'en penses quoi ?
D'abord, j'ai été sidéré de voir que c'est un très bon dessinateur. C'est quelque chose d'assez inattendu pour moi et on pourrait dire "bon sang ne saurait mentir". J'étais très scotché aussi par la façon qu'il a d'aligner les mots, puisque qu'il ne montre pas la rime. Il compose ses textes comme de la prose et ça m'a complètement perturbé. Au début, je ne comprenais pas la construction de la chanson. C'est une écriture qui est forte, y'a pas de soucis. J'ai surtout accroché avec la chanson " Du Vent ". Avec de truc sur les partisans, " mon petit grand soir ", c'est une espèce d'utopie que je trouve très forte...

Un peu comme un retour à la contestation de rue ?
Je ne sais pas... je trouve simplement fort d'avoir osé le faire. Parce que c'est une mécanique très effrayante pour un artiste. Pour une raison très simple, lorsque tu te mets dans des rails, c'est tentant et en même temps très effrayant d'en sortir.Je vais te donner un exemple. Quand on fait la revue satirique à la Choucrouterie, on dégomme, on va à la pelleteuse. Mais, après les histoires des 25% de Le Pen, pendant 2 ou 3 ans, j'ai décidé de provoquer une douche glacée en plein milieu de la revue. Entre deux sketches, pot pourri de chansons sérieuses sur cette plaie, cette honte, ce fascisme en Alsace. Du coup, ça glaçait les gens, puis ça repartait avec un sketch marrant. En fin de compte, les gens me remerciaient en disant "Ca nous a fait très plaisir d'être conforté dans nos convictions ". C'est ce que fait Mano dans ses chansons. Il nous redonne de la foi, au moins de l'utopie... Et les musiques sont bien, c'est un bon musicien, putain ! Le choix des musiques et les arrangements, ça c'est vraiment original.

En 1999, Mano sort un album live avec la chanson " shalala ". Shalala, c'est aussi un mot alsacien. Tu peux l'expliquer à Mano ?
Le premier sens c'est une cloche, une sonnette. " Salli Schall schallt net " (cette sonnette-là ne sonne pas). Mais le deuxième sens, c'est les testicules. Quand on va chez le boucher et qu'on achète des "testicules de taureau", on dit "Munischalle". Et comme en Alsace, les diminutifs se terminent souvent en "...lele ", ça nous fait " schallele " =  petites testicules ou petites sonnettes. Coucouillele..

Mano, suite à des ennuis avec un article de Libé a inventé le plutôt crever, qui consiste à inviter ses fans à gueuler le plus fort possible "Plutôt crever" lors de ses concerts. Qu'en penses-tu ?
J'en ai entendu parler... Je ne suis pas convaincu par la démarche, Libé n'est pas un mauvais journal. Ce que le journaliste a écrit, sur sa maladie c'est dégueulasse, mais bon ça fait partie de la liberté de la presse, de la liberté de la satire. Je veux dire, de manière générale, que si le rire, la dérision ne peuvent plus s'emparer des choses tragiques, ça devient terrible.
Nous, le jour de la mort du pape, on a sorti en revue une vanne sur le pape. Ca s'est très mal passé évidemment. Y compris sur son voyage à Strasbourg : " Jean Paul II- Racing 0 ". C'est un devoir d'artiste... Mano devrait le savoir puisqu'il le fait aussi, il dénonce, il dit, il écrit donc il faut à un moment donné avoir assez le sens de l'autodérision...
Peut être que les Alsaciens l'ont plus, parce que les juifs sont là depuis longtemps et nous l'ont appris. Bien sûr, c'est plus facile pour nous que pour lui qui en a raz le cul de ces histoires de sida...
Je vais quand même dire quelque chose de méchant. J'ai lu attentivement la lettre qu'il a fait à Chorus, où il explique qu'il en a marre que les journalistes ne parlent de lui que par rapport à sa maladie. Et pendant 4 pages, il parle de ça. Le reste, prélever 15% de l'argent des armées pour faire des logements sociaux, redistribuer le fric aux pauvres, ça prend 4 lignes. Il devrait aussi parler d'autre chose que de lui. L'enfermement sur soi n'est pas une bonne chose, c'est un truc qui pousse à la schizophrénie. Faut aller vers l'autre, vers le voisin, pas seulement se regarder soi mais son voisin dans le miroir..

Passons à autre chose, c'est bien connu : les plus beaux garçons sont du Val de Villé. Mano mériterait-il de venir de la plus belle des vallée ?
Tu sais, l'histoire de la plus belle des vallées, c'est beaucoup plus qu'un gag. La position de chanteur régionaliste, c'est une position emmerdante. Parce qu'elle peut très vite être récupérée par la droite, l'extrême droite, et devenir un enfermement. Quand j'ai créé ce concept du Val de Villé, j'ai voulu, un peu comme Mano, une espèce de planète d'utopie.
Tout ce qui est bien vient du Val de Villé. Puisque je prétend que "Jäger Méchel" (Mick Jagger) et " Meckerknie Paul " (Paul MacCartney) viennent du Val de Villé. Ca permet d'avoir une bulle d'utopie qui n'a rien à voir avec l'enfermement. C'est une espèce de planète qui n'existe pas. Tu évites tous les dangers de récupération.
Pour moi, le régionalisme c'est un plus par rapport au reste, aux langues francaise, allemande ou anglaise, enfin tout ce que j'aime... Je collectionne les langues. Je note les mots tziganes, yiddisch, yenisch. J'ai fait mon dernier disque en 7 langues. Je dis dans la préface que je regrette de ne pas parler en turc. Depuis, j'ai fait une chanson en turc, qu'on va mettre d'ailleurs sur Internet. C'est ma réponse au vote front national. On a essayé de me casser la gueule 2 fois. Ca fait partie des risques du métier, mais je trouve que c'est plus intelligent que de faire un long discours antifasciste.

Mais tu parles jamais des filles... C'est pour leur rendre "hommage" que t'as appelé ton Festival des langues mélangées, "Ba-bel" ?   
Babel, c'est surtout parce qu'en alsacien cela veut dire " parle ", utiliser sa langue. C'est ce double jeu de mots qui m'intéresse, ça n'a rien à voir avec les filles du Val de Villé.         

Mano a 42 ans le 24 avril. Qu'est-ce que tu lui souhaites pour son anniversaire ?
Est-ce que je peux utiliser quelque chose de vraiment révélateur de l'humour alsacien ?
" Viel gluck fer di 42 yohre, a bratchdal on's onr un a bibbes wie a offerohr "(Meilleurs voeux pour tes 42 ans, une bretzel à l'oreille et un zizi comme un tuyau de poele ! "

Est-ce que tu as un message à passer à Isabelle et à Cabu ?
J'espère qu'ils vont bien et qu'ils sont aussi heureux que moi.

Interview Babache - Vidéos Michcat et Choucroutine - Photos Bernard
Lien : http://www.choucrouterie.com

 

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