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Chanteur
régionaliste, homme de radio, directeur de Festival " World
music ", poète, cabarettiste, restaurateur, découvreur de talents,
directeur de théâtre, comédien...Le matin lorsque tu te rases, tu
vois qui ?
C'est vrai, j'ai plein de casquettes, mais
surtout une chance extraordinaire : je ne me rase jamais, donc j'ai
pas ce problème-là. Quand on me demande de me définir, je dis saltimbanque.
C'est un mot que j'aime bien, et ça fait pas trop sérieux.
Tiens,
je ne l'avais pas dans ma liste...
Saltimbanque n'est
pas un métier, c'est un état d'esprit.
Avoir
plein de casquettes, c'est un peu un cumul de mandats, non ? Que
laisses-tu aux autres ?
Le cumul de mandats artistiques
c'est pas comme le cumul de mandats politiques, même si le nerf
de la guerre est le même. En politique, c'est pour cumuler du pouvoir
et du fric. Pour pouvoir vivre de l'art, c'est parce qu'une seule
casquette ne suffit pas à bouffer, tout simplement. Comme chanteur
je ne pourrais pas vivre, comme directeur de théâtre je ne pourrais
pas vivre, comme restaurateur etc... donc, je fais chanteur, directeur
de théâtre etc....
Comme j'ai mauvaise conscience en bon catholique,
j'ai toujours reversé l'argent gagné pour produire d'autres gens
en perdant des fortunes souvent, en en gagnant parfois. Ma mécanique,
c'est pas le fric, je m'en fous. J'ai de la chance, j'ai une vie
extraordinaire. J'ai jamais manqué d'argent, mais je ne fais rien
pour. Ce que je ne veux pas, c'est de ne pas en avoir. J'ai vécu
d'une façon très pauvre dans ma jeunesse. Mes parents n'avaient
pas de sou du tout et chaque centime était économisé. Il fallait
noter dans un cahier le prix du beurre, le prix du lait. J'en ai
pas mal souffert.
Hop,
un peu d'histoire pour les jeunes d'aujourd'hui. Petit flash-back
dans le début des années 70. Dans le bordel post-soixante-huitard,
les cultures régionalistes s'émancipent. Alan Stivell le breton,
Joan Pau Verdier l'occitan, Roger Siffler l'alsacien... Tu
t'en souviens ?
Disons plutôt Marty que Verdier pour
l'occitan. Joan Pau avait des soucis avec Libé. A l'époque, Libé
avait titré en double page : "JP Verdier chanteur engagé...
par Philips". Les autres chanteurs occitans étaient tous dans
la maison de disques indépendante de Marty. Verdier ayant lui accepté
en bon anar de travailler pour une multinationale, Libé l'avait
assassiné
Quel
est ton souvenir le plus fou de cette époque ?
Je
suis pas nostalgique du tout. J'ai pas de mémoire pour ça, je ne
connais pas la date de naissance de mes enfants, ni celle de ma
femme, ni celle de ma mère. J'ai eu deux gros chocs à cette époque-là,
des choses énormes. On a fait la fête de l'Huma et on était sur
la grande scène. C'était monstrueux comme technologie ! Il y avait
60 000 spectateurs qui y étaient là, pas pour nous, mais pour Peter
Gabriel qui passait derrière. Il y avait Joan Pau Verdier, moi et
Stivell devant ce public gigantesque. J'ai essayé de faire "
schonkle " (danser) ces 60 000 spectateurs d'avant en arrière
et de gauche à droite, c'était comme une mer, c'était absolument
extraordinaire .
Un autre choc, c'était la fête de Libé. A l'époque,
Libé avait de gros problèmes d'argent et avait organisé une grande
fête à la Villette dans les Abattoirs, aujourd'hui détruits. Il
y avait aussi 20 ou 30 000 spectateurs et j'avais eu les honneurs
de Libé parce que j'avais fait danser tout le monde. J'ai aussi
rencontré des personnes comme Moustaki, Higelin, qui me sont restés
attachés.
Est-ce
que tu revois les personnes rencontrées à cette époque ?
Je
me souviens de Marc Legras qui avait un des premiers papiers que
j'avais eu. C'était pour Chorus ou France Musique. Il figure sur
une photo reproduite dans mon livre " Morceaux choisis "
aux côtés de Cabu. Marc Legras était venu me voir avec Sissa son
ami à Strasbourg, ensuite j'ai habité longtemps chez lui à Paris.
Il est devenu réalisateur pour France 2, écrit pour Chorus, fait
des chansons... Je l'ai revu 20 ans après et rien n'avait changé,
à part la grisaille des cheveux. Au niveau de la droiture, des idées,
on est resté exactement pareil. C'est pareil avec Moustaki ou Stivell.
J'ai aussi revu Servat. Ce qui reste, c'est la philosophie de la
droiture humaine. C'est ça qui est important.
C'est
aussi à cette époque psychédélique que tu croises le papa et la
maman de Mano. Est-ce que tu te souviens de la première rencontre
?
Comme dit, je suis pas bon pour les archives, j'ai
même plus les bandes originales de mes disques. Mais je crois que
c'était au TNS à Strasbourg... L'écrivain fou génial, René Ehni
avait fait une pièce "L'Amie Rose" avec une comédienne
allemande très connue. Une pièce de théâtre magique, où il y avait
deux ambiances. Une ambiance de conscrit et une ambiance de théâtre
plus classique. Il avait refait plus tard, sur le même principe,
la pièce Jocaste à Paris. En tout cas, pour Strasbourg, il m'avait
demandé de faire les musiques des conscrits. Comme Ehni était très
connu à Paris, car il avait un peu prédit Mai 68 avec la pièce "Que
ferez-vous en novembre", il avait invité beaucoup de presse
parisienne. Il y avait Le Monde. C'est d'ailleurs la seule fois
que j'ai eu une critique dans Le Monde. Il a fait venir Cabu et
sa femme Isabelle, qui écrivait à La Gueule Ouverte. C'est comme
ça que je les ai rencontrés. C'était d'ailleurs une des choses les
plus drôles que j'ai connu ! Cabu était arrivé Place de la République,
dans les jardins en face du TNS. Il y avait des jeunes filles, -
des minettes - qui lui ont demandé un autographe. Il était tout
fier ! Faut dire qu'à l'époque, Cabu portait des lunettes rondes
et une barbe. Lorsqu'il a donné son autographe, les filles ont dit
: "Comment ? Vous n'êtes pas Roger Siffer ? Alors, ça ne nous
intéresse pas !"

Il ne savait pas encore
qui était Roger Siffer et commençait à être une star. En tout cas,
ça l'a beaucoup fait marrer. Après, on s'est revu plusieurs fois.
J'avais fait une rentrée au Palais des Fêtes devant 1500 personnes
et là, il avait réalisé une bande dessinée parue dans La Gueule
Ouverte, en 1974. Je l'ai revu plusieurs fois, notamment en 1997,
à la grande marche contre Le Pen. Il y avait aussi Maxime Le Forestier,
Wolinsky... Pour plagier Brassens, je dirais qu'en coup de trafalgar,
si j'avais une grosse merde, Cabu ferait partie de ceux sur qui
je pourrais toujours compter. Même si on se voit pas durant 20 ans.
Et je suis persuadé que jamais un Maxime ou un Cabu risque de voter
un jour FN..
.
Avais-tu
rencontré Mano petit garçon ? Non, je ne crois pas.
J'ai vu Isabelle et Cabu plusieurs fois... en fait, on avait certaines
tendresses communes. Y'a un type que j'adorais et que Cabu adorait
aussi, il s'appelait Mouna. J'ai connu Mouna en 67. J'avais pas
de fric et je suis parti en stop. A l'époque, je vivais avec 1 franc
par jour. Je faisais la manche et y avait un type qui s'appelait
Mouna. Il avait tout plaqué et avait inventé le "Mounastère",
on buvait de la " limounade ", il avait un " mouna
" à café... C'était un non-violent, un type complètement déjanté
qui prêchait, faisait des discours, mais rigolo. Il avait une épingle
de sûreté dans sa barbe qu'il prenait en faisant semblant d'avoir
un micro, et ce Mouna, qui s'appelait Dupont de son vrai nom. Ancien
restaurateur, il possédait un champ, je ne sais pas comment, du
côté de Juan les Pins et il permettait à tous les zonards d'y dormir.

Mouna, c'était aussi
une grande figure de Beaubourg, un des personnages les plus populaires.
Il jetait des grains de blé sur les gens en disant "Prenez-en
de la graine "... Il avait un discours pacifiste, c'était un
vrai communard, un mec vraiment très généreux. Il jouait de l'orgue
de barbarie et chantait. C'était un personnage magique, merveilleux
et je sais que Cabu avait beaucoup d'amitié pour lui. Donc, on s'est
souvent retrouvés avec Cabu et Mouna.
Revenons
à l'actualité de Mano. Il a sorti en 2004 un nouvel album intitulé
"Les Animals". T'en penses quoi ?
D'abord,
j'ai été sidéré de voir que c'est un très bon dessinateur. C'est
quelque chose d'assez inattendu pour moi et on pourrait dire "bon
sang ne saurait mentir". J'étais très scotché aussi par la
façon qu'il a d'aligner les mots, puisque qu'il ne montre pas la
rime. Il compose ses textes comme de la prose et ça m'a complètement
perturbé. Au début, je ne comprenais pas la construction de la chanson.
C'est une écriture qui est forte, y'a pas de soucis. J'ai surtout
accroché avec la chanson " Du Vent ". Avec de truc sur
les partisans, " mon petit grand soir ", c'est une espèce
d'utopie que je trouve très forte...
Un
peu comme un retour à la contestation de rue ?
Je
ne sais pas... je trouve simplement fort d'avoir osé le faire. Parce
que c'est une mécanique très effrayante pour un artiste. Pour une
raison très simple, lorsque tu te mets dans des rails, c'est tentant
et en même temps très effrayant d'en sortir.Je vais te donner un
exemple. Quand on fait la revue satirique à la Choucrouterie, on
dégomme, on va à la pelleteuse. Mais, après les histoires des 25%
de Le Pen, pendant 2 ou 3 ans, j'ai décidé de provoquer une douche
glacée en plein milieu de la revue. Entre deux sketches, pot pourri
de chansons sérieuses sur cette plaie, cette honte, ce fascisme
en Alsace. Du coup, ça glaçait les gens, puis ça repartait avec
un sketch marrant. En fin de compte, les gens me remerciaient en
disant "Ca nous a fait très plaisir d'être conforté dans nos
convictions ". C'est ce que fait Mano dans ses chansons. Il
nous redonne de la foi, au moins de l'utopie... Et les musiques
sont bien, c'est un bon musicien, putain ! Le choix des musiques
et les arrangements, ça c'est vraiment original.
En
1999, Mano sort un album live avec la chanson " shalala ".
Shalala, c'est aussi un mot alsacien. Tu peux l'expliquer à Mano
?
Le premier sens c'est une cloche, une sonnette.
" Salli Schall schallt net " (cette sonnette-là ne sonne
pas). Mais le deuxième sens, c'est les testicules. Quand on va chez
le boucher et qu'on achète des "testicules de taureau",
on dit "Munischalle". Et comme en Alsace, les diminutifs
se terminent souvent en "...lele ", ça nous fait "
schallele " = petites testicules ou petites sonnettes.
Coucouillele..
Mano,
suite à des ennuis avec un article de Libé a inventé le plutôt crever,
qui consiste à inviter ses fans à gueuler le plus fort possible
"Plutôt crever" lors de ses concerts. Qu'en penses-tu
?
J'en ai entendu parler... Je ne suis pas convaincu
par la démarche, Libé n'est pas un mauvais journal. Ce que le journaliste
a écrit, sur sa maladie c'est dégueulasse, mais bon ça fait partie
de la liberté de la presse, de la liberté de la satire. Je veux
dire, de manière générale, que si le rire, la dérision ne peuvent
plus s'emparer des choses tragiques, ça devient terrible. Nous,
le jour de la mort du pape, on a sorti en revue une vanne sur le
pape. Ca s'est très mal passé évidemment. Y compris sur son voyage
à Strasbourg : " Jean Paul II- Racing 0 ". C'est un devoir
d'artiste... Mano devrait le savoir puisqu'il le fait aussi, il
dénonce, il dit, il écrit donc il faut à un moment donné avoir assez
le sens de l'autodérision... Peut être que les Alsaciens l'ont
plus, parce que les juifs sont là depuis longtemps et nous l'ont
appris. Bien sûr, c'est plus facile pour nous que pour lui qui en
a raz le cul de ces histoires de sida... Je vais quand même dire
quelque chose de méchant. J'ai lu attentivement la lettre qu'il
a fait à Chorus, où il explique qu'il en a marre que les journalistes
ne parlent de lui que par rapport à sa maladie. Et pendant 4 pages,
il parle de ça. Le reste, prélever 15% de l'argent des armées pour
faire des logements sociaux, redistribuer le fric aux pauvres, ça
prend 4 lignes. Il devrait aussi parler d'autre chose que de lui.
L'enfermement sur soi n'est pas une bonne chose, c'est un truc qui
pousse à la schizophrénie. Faut aller vers l'autre, vers le voisin,
pas seulement se regarder soi mais son voisin dans le miroir..
Passons
à autre chose, c'est bien connu : les plus beaux garçons sont du
Val de Villé. Mano mériterait-il de venir de la plus belle des vallée
?
Tu sais, l'histoire de la plus belle des vallées,
c'est beaucoup plus qu'un gag. La position de chanteur régionaliste,
c'est une position emmerdante. Parce qu'elle peut très vite être
récupérée par la droite, l'extrême droite, et devenir un enfermement.
Quand j'ai créé ce concept du Val de Villé, j'ai voulu, un peu comme
Mano, une espèce de planète d'utopie. Tout ce qui est bien vient
du Val de Villé. Puisque je prétend que "Jäger Méchel"
(Mick Jagger) et " Meckerknie Paul " (Paul MacCartney)
viennent du Val de Villé. Ca permet d'avoir une bulle d'utopie qui
n'a rien à voir avec l'enfermement. C'est une espèce de planète
qui n'existe pas. Tu évites tous les dangers de récupération. Pour
moi, le régionalisme c'est un plus par rapport au reste, aux langues
francaise, allemande ou anglaise, enfin tout ce que j'aime... Je
collectionne les langues. Je note les mots tziganes, yiddisch, yenisch.
J'ai fait mon dernier disque en 7 langues. Je dis dans la préface
que je regrette de ne pas parler en turc. Depuis, j'ai fait une
chanson en turc, qu'on va mettre d'ailleurs sur Internet. C'est
ma réponse au vote front national. On a essayé de me casser la gueule
2 fois. Ca fait partie des risques du métier, mais je trouve que
c'est plus intelligent que de faire un long discours antifasciste.

Mais
tu parles jamais des filles... C'est pour leur rendre "hommage"
que t'as appelé ton Festival des langues mélangées, "Ba-bel"
?
Babel,
c'est surtout parce qu'en alsacien cela veut dire " parle ",
utiliser sa langue. C'est ce double jeu de mots qui m'intéresse,
ça n'a rien à voir avec les filles du Val de Villé.
Mano
a 42 ans le 24 avril. Qu'est-ce que tu lui souhaites pour son anniversaire
?
Est-ce que je peux utiliser quelque chose de vraiment
révélateur de l'humour alsacien ? " Viel gluck fer di 42
yohre, a bratchdal on's onr un a bibbes wie a offerohr "(Meilleurs
voeux pour tes 42 ans, une bretzel à l'oreille et un zizi comme
un tuyau de poele ! "
Est-ce
que tu as un message à passer à Isabelle et à Cabu ?
J'espère
qu'ils vont bien et qu'ils sont aussi heureux que moi.

Interview
Babache - Vidéos Michcat et Choucroutine - Photos Bernard Lien
: http://www.choucrouterie.com
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